Reportage : le nouveau visage occidental du Grand Moscou

 
Nouveaux quartiers, nouveaux bâtiments,nouveau métro, à l’instar du Grand Paris, la capitale russe opère sa mue à vitesse grand V. La ville consacre 10 milliards d’euros par an à ses projets d’urbanisme.

 Moscou entend rivaliser les autres mégapoles internationales. Crédit photo : Guillaume Bouvy


 

À tous ceux qui gardent de Moscou une image soviétique, un certain temps  d’accommodation sera nécessaire. Certes, les vestiges de l’Union soviétique sont encore présents, mais ils tendent de plus en plus à s’effacer, laissant place à des gratte-ciel et autres signes d’un développement capitaliste effréné. À l’instar du Grand Paris, le Grand Moscou, incarné par Mosinzhproekt (мосинжпроект en V.O. pour les russophones), la capitale russe opère sa mue à vitesse grand V. D’ailleurs, afin de s’assurer de la pérennité de son développement, quoi de mieux que de faire appel à l’un des instigateurs du Grand Paris, à travers un ancien ministre de la Ville ? C’est ainsi qu’en janvier, Maurice Leroy, après avoir quitté la politique française, a rejoint l’équipe de Mosinzhproekt, pour y apporter son expertise pour trois ans

 

L’élève a dépassé le maître

 

À Moscou, ce sont donc de nouveaux quartiers qui sortent de terre, avec des chiffres à couper le souffle : pour la seule année 2018, la mairie annonce avoir construit 17 nouvelles gares à l’échelle régionale, à la suite du premier concours international lancé en 2013. D’ici fin 2019, 73 gares (équivalent du RER) auront été bâties. Le secret ? Il y en a deux : les rythmes et la législation du travail d’une part, les investisseurs d’autre part. En effet, nuit et jour, sans que cela soit une façon de parler, la ville est animée par de nombreux chantiers, où il est habituel d’observer des ouvriers souder un ouvrage en pleine nuit. Les 35 heures hebdomadaires sont loin d’être la norme, et les équipes se relaient, limitant ainsi les délais de livraison. Côté investissements, le budget du programme global laisse rêveur : 200 Mds € de fonds publics, auxquels s’ajoutent une levée de fonds de 200 Mds € supplémentaires auprès d’investisseurs privés et étrangers. « L’urbanisme représente 20% du budget de la ville de Moscou depuis 2012, soit 10 Mds € par an. Cela hisse Moscou au 3e rang au niveau mondial en termes de budget, devant New-York, qui est à 55 Mds€ » se réjouit le maire-adjoint de Moscou en charge de

l’urbanisme, Marat Khusnullin. Un relent de courses aux étoiles ? En comparaison, le budget de la Société du Grand Paris avoisine les 40 Mds € .

 

 ZIL, l’exemple d’une reconversion d’ancienne friche industrielle. Crédit photo : Guillaume Bouvy

Réhabilitation de friches industrielles

 14 terrains ont été qualifiés de prioritaires au sein du Grand Moscou. La taxe foncière y est exonérée. Une fois encore, les chiffres donnent le vertige : ces anciennes friches industrielles représentent plus de 5 M m2 d’habitat résidentiel. Le quartier Zil en est un exemple : il abritait les usines du constructeur automobile russe du même nom, sa conversion permettra d’y accueillir 75 000 habitants. L’un des grands projets d’urbanisme consiste donc à créer une troisième couronne desservie par le métro, suivant le tracé d’un ancien chemin de fer (historiquement à charbon) qui reliait les anciennes friches entre elles. 74 km de réseau ferroviaire dont une partie souterraine sont donc cours de construction, avec une première étape qui devrait émerger d’ici 2023, pour 31 nouvelles stations de métro. Le besoin de loger les nouveaux arrivants devient pressant, 77 000 habitants s’étant installés dans la capitale russe depuis 2012, alors que les prévisions portent à 4 millions supplémentaires le nombre de Moscovites à l’horizon 2035.

 

De multiples projets associant 
constructeurs et investisseurs étrangers

 

Moscou est devenue une ville très cosmopolite de par ses promoteurs, constructeurs et investisseurs. Qu’il s’agisse de groupes turcs (ENCA) ou chinois (CRCC), l’achat de terrains participe également au développement de la mégapole russe. Ainsi, Auchan et Metro figurent parmi les principaux investisseurs immobiliers, tandis qu’Ikea possède le premier portefeuille immobilier dans toute la Russie. Appuyée par un pouvoir fédéral très fort, la « ville-monde » cherche moins à attirer de nouveaux investisseurs qu’à redorer une image écornée dans les médias occidentaux Le quartier de la City est relativement récent, puisqu’il est sorti de terre en 2007. La Tour Oko (« oeil » littéralement), construite entre 2011 et 2016, culmine à 354 m. Chaque année quasiment, de nouvelles tours, à l’instar de la tour de la banque VTB actuellement, s’élèvent dans un paysage où les étoiles rouges géantes de l’URSS se font de plus en plus discrètes. Certains de ces gratte-ciel abritent jusqu’à 30% de logements. Enfin, la volonté est de transformer Moscou en « smart city », en déployant notamment de multiples applications de services publics, mais aussi en proposant du Wifi gratuit partout dans la ville, jusqu’à l’intérieur du métro, où les vieilles rames soviétiques rénovées permettent de recharger son téléphone portable grâce à des prises USB. Pêle-mêle, on peut par ailleurs citer la rénovation du palais des sports de gymnastique artistique (50 M€) ; la piscine olympique, construite en 1980, d’une superficie de 50 000 m2, fait également l’objet d’un important chantier de rénovation, par le biais du maître d’oeuvre turc Monotek Stroy. À quelques centaines de mètres, dans le même quartier Loujniki, relié depuis 2018 par un téléphérique, s’érige le stade du même nom, qui a, entre autres, accueilli la finale de la Coupe du monde de football entre la Croatie et la France (coût de la rénovation : 350 M€). La culture et les espaces verts ne sont pas en reste, à l’image du programme immobilier Zariadié, résultat d’un consortium entre la Russie, la Chine et…les États-Unis, pour plus de 100 M€, permettant la réalisation d’un parc, d’une Philharmonie et d’un espace pédagogique. 

Alors que les principaux chantiers moscovites ne sont pas encore achevés, le Grand Moscou a des velléités de se développer en Chine, en Inde, en Iran et au Vietnam. Il n’en demeure pas moins que si le centre de Moscou ne pâtit pas de la croissance, la périphérie et les banlieues plus éloignées ne bénéficient pas de la même aura… Les efforts déployés pour se rapprocher de plus en plus des canons occidentaux – y compris dans le service des commerces et de la restauration, peinent à effacer certains points noirs : très peu de Moscovites parlent anglais ou une autre langue, mis à part les hommes et femmes d’affaires. Enfin, même si la municipalité assure que la corruption est dans son collimateur, et qu’une centaine de banques ont été mises au ban, l’effondrement du rouble profite plutôt aux investisseurs étrangers qu’à l’économie russe et à ses habitants.

 

Grand Moscou vs Grand Paris

· Mosinzhproekt est l’équivalent de la Société du Grand Paris et du Grand Paris Aménagement réunis.

· Intramuros, Paris compte un peu plus de 2 millions d’habitants, Moscou en dénombre 12 M, ce qui correspond plus ou moins à la région Île-de-France. La région de Moscou compte près de 20 millions d’habitants.

· 2500 km2 pour Moscou, contre 105 km2 pour Paris

intramuros.

· Le Grand Moscou fera émerger 73 nouvelles stations d’ici 2023, contre 68 pour le Grand Paris Express (dont 55 nouvelles gares à proprement parler), d’ici…2035.

· Le tracé est de 200 km côté français, de 136 km côté russe.

· Selon Maurice Leroy, il y a « un problème de dimensionnement », et un manque d’ingénieurs pour que les projets du Grand Paris aboutissent à temps avant les Jeux olympiques de 2024. Il apparaît assez clairement que les moyens mis en œuvre sont sans commune mesure.

 

« Comment fait-on de Moscou une ville-monde ? »

Maurice Leroy, directeur-général adjoint du Grand Moscou Depuis janvier, Maurice Leroy a été appelé pour prendre en main la gestion de « Mosinzhproekt ». Et ce n’est pas un hasard…

 

Comment êtes-vous passé de ministre de la Ville, député et président du conseil départemental du Loir-et-Cher, à directeur général adjoint du Grand Moscou ?

 

« En 2011, Sergueï Sobianine, le maire de Moscou, était venu à Paris. Il sort peu. J’étais ministre de la Ville à l’époque, je lui avais donc fait visiter quelques chantiers. Il était intéressé par le concours international d’architecture, qu’il a repris à Moscou. Je l’avais ensuite reçu au MIPIM à Cannes en tant que ministre de la Ville. La loi du Grand Paris avait beaucoup intéressé les Russes. Nous avons fait plusieurs réunions de travail, avant d’établir un vrai lien entre le Grand Paris et le Grand Moscou. En 2012, après la perte des élections, le maire de Moscou m’a proposé d’être membre du jury du concours international d’architecture. Cela a permis d’élaborer de nouveaux territoires. Le maire adjoint de Moscou, Marat Khusnullin, m’a par la suite proposé de venir pour cette mission : développer le Grand Moscou. »

 

Quelles sont vos fonctions à Moscou ?

 

« Je suis en charge du développement international. Moscou connaît le même problème de polycentrisme que Paris, avec des embouteillages similaires. Chaque jour, 1,5 million de personnes viennent travailler dans la première couronne. Cela passe aussi par d’autres mesures, comme l’élargissement des trottoirs de grandes avenues. C’est la même dynamique sur le plan économique. Je suis économiste de formation, on m’a donc appelé sur la même thématique que le Grand Paris : comment fait-on de Moscou une ville-monde ? Il y a une vraie volonté politique venant de l’État, qui est d’améliorer la vie des habitants. Cela concerne donc les grandsplans d’urbanisme et l’exploitation de nouvelles lignes de métro à Moscou. »

 

> Article paru le 15 avril 2019 dans le n°1385 du Moniteur Export. 

 

 MEX1385 Dossier Moscou

 

 
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